Pièces à convictions |
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Observations sur "Le Libérateur" - Neil AndersonIntroductionCe livre apporte une bonne perspective sur notre identité "en Christ" et sur la réalité que nous sommes "de nouvelles créatures" en lui. Il admet la réalité de Satan et des démons et tente d'intégrer leur activité tout en tenant compte des réalités matérielles et psychologiques. Il met en avant la possibilité pour le chrétien de plus être sous le joug de son adversaire et donne des indications qui peuvent être utiles pour plusieurs dans ce sens. Toutefois il contient des difficultés importantes à plusieurs niveaux.1. Difficultés théologiques1.1 Une opposition erronée entre la vie en Christ et la vie dans la chairLe livre tend à exclure la réalité de notre vie "dans la chair".Page 48 nous lisons: "Vous n'êtes plus dans la chair , comme l'était votre vieille nature; vous êtes désormais en Christ". Cette affirmation n'est soutenue par aucune référence biblique. Si la Bible enseigne que le chrétien ne vit plus selon la chair, elle n'enseigne nullement qu'il n'y vit plus. La Bible parle tout aussi bien d'être en Christ, mais elle le met non pas en opposition à être dans la chair, mais à être "en Adam" (1 Cor 15:22). Il s'agit d'une déclaration concernant notre position éternelle et non pas concernant notre réalité vécue. En mettant ainsi en opposition le fait d'être "en Christ" et "dans la chair", l'auteur a tendance à voir tout problème d'une façon spiritualisée - il n'y a pas de place dans son système pour le matériel. "Notre identité n'est pas ancrée dans notre existence physique, mais dans notre relation avec Dieu" (p39). Notre vie présente se vit bel et bien dans la chair et il nous faut une place pour cette réalité dans notre théologie pratique. Cette réalité est beaucoup plus complexe, comme le résume Paul en Galates 2:20: "J'ai été crucifié avec Christ; et si je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi; si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et qui s'est livré lui-même pour moi". 1.2 Une diminution de la responsabilité humaine au profit de celle de SatanSelon Anderson, Satan se serait substitué à Adam dans l'exercice du mandat sur la création: "A l'origine, Dieu avait créé Adam et sa race pour qu'ils règnent sur la création. Mais, en raison du péché, Adam a perdu sa position d'autorité et Satan est devenu le détenteur rebelle de l'autorité, que Jésus désigna comme étant 'le prince de ce monde'... (Satan) a pris le pouvoir lorsque Adam a renoncé au trône au moment de la chute" (p98). Si la Bible appuie l'idée que Satan est le 'prince de ce monde', rien ne laisse entendre que l'homme est déssaisi de son mandat créationnel pour autant, même si celui-ci devient alors bien plus difficile à exercer. Où dans la Bible est-ce qu'on voit des anges, déchus ou pas, prendre à leur compte le rôle des êtres humains? Au contraire, le Psaume 8:7 (écrit après la chute!) affirme encore à Dieu qu'il a donné à l'homme "la domination sur les oeuvres de tes mains, tu as tout mis sous ses pieds". Cette déclaration réduit énormément le concept de la responsabilité humaine au profit du pouvoir de Satan dans le monde créé. De nouveau, il induit à une spiritualisation excessive des solutions proposées, car les solutions comportant des dimensions humaines seront de nécessité entâchées de la maîtrise de Satan sur cette dimension.1.3 La négation du moi"Votre âme n'a (pas) été créée pour exercer la fonction de maître... En renonçant à vous-même, vous invitez Dieu à monter sur le trône de votre vie..." (p38). On comprend que nous ne sommes pas capables d'agir en pleine autonomie. La Bible indique qu'en définitive nous sommes au service de Dieu ou de l'adversaire et dans ce sens on peut dire que nous n'exerçons pas la fonction de maître. Mais nous sommes appelés tout au moins à être des intendants responsables et redevables de la vie que Dieu nous donne. En "montant sur le trône de notre vie" (expression dont on ne trouve pas d'écho dans la Bible), Dieu ne nous enlève pas notre responsabilité individuelle. Il ne vise pas la négation du moi mais la rédemption du moi.1.4 Le pardon inconditionnelLa pardon inconditionnel est présenté comme une étape indispensable vers la liberté en Christ. "Pardonner, c'est accepter de vivre en subissant les conséquences du péché d'un autre" (p195). Pour être libres en Christ, les chrétiens seraient alors obligés de donner carte blanche à d'autres pour leur infliger du mal sans recours aucun! Nous sommes appelés à ne pas tenir compte des offenses commises à notre encontre (Mt 6:12) et nous en remettre à la justice de Dieu (cp 1 P 2:23). Il arrive souvent qu'en parlant d'une telle démarche les gens disent "j'ai pardonné". De toutes les façons cette démarche n'est pas une mince affaire, il faut une prise en conscience, du temps... Cependant le pardon à proprement parler est un acte comportant deux personnes - l'offenseur et l'offensé. Pour que le pardon de Dieu soit opérationnel pour quelqu'un, cette personne doit reconnaître leur offense envers lui (voir 2 Cor 5:19-20). De même, nous ne pouvons octroyer notre pardon à quelqu'un que si cette personne reconnaît nous avoir offensé. En l'absence d'une telle reconnaissance, il n'est pas possible de vivre une vraie réconciliation avec la personne. Se dire qu'on a pardonné dans de telles circonstances c'est s'infliger une fausse croyance qui heurte notre instinct moral. Il est peu étonnant alors que "l'étape du pardon est de loin la plus difficile et beaucoup en sortent physiquement fatigués" (p221). Quelle est la réalité de ce "pardon"? La pardon inconditionnel est présenté comme une étape indispensable vers la liberté en Christ. "Le sacrifice de Jésus rend le pardon moralement et légalement juste. Puisque Dieu a pardonné à ces personnes, vous pouvez le faire également" (p196). Ce sentiment honorable cache une confusion de catégorie entre le péché (l'offense contre Dieu) et le tort (l'offense contre son prochain). Ce n'est pas parce que Dieu a pardonné le péché de l'offenseur que nous n'avons pas subi d'offense, de traumatisme. Constater une telle offense et en guérir peut constituer un travail important qui ne se fait pas d'un coup de bâton. (Si nous sommes effectivement appelés à nous "défaire" de ce traumatisme (Mt 6:12), parler exclusivement en termes de "pardon" peut aussi prêter à confusion. On peut parler de pardon s'il y a une démarche de réconciliation avec l'offenseur: la Bible ne semble pas connaître d'octroi de pardon sans reconnaissance du tort de la part de l'offenseur (voir par exemple 2 Cor 5:19-20). Autrement, il s'agit plutôt de "nous en remettre à Dieu" (cp 1 P 2:23). ) Imposer une démarche de pardon dans la prière comme impératif au cours d'un processus de délivrance ("Rappelez-lui qu'elle doit pardonner afin d'être libérée des souffrances du passé", p221) risque plutôt d'infliger un traumatisme supplémentaire. Même s'il y a du répit temporaire, le risque c'est de pousser la personne dans le déni au lieu de la laisser confronter et travailler sa blessure. Se dire qu'on a "pardonné" dans de telles circonstances c'est s'infliger une fausse croyance qui heurte notre instinct moral et qui amènera d'autres problèmes par la suite. Le comble c'est que celui qui refuserait une telle démarche risque de se faire accuser d'être encore "sous l'emprise de Satan" (p220). Il est peu étonnant alors que "l'étape du pardon est de loin la plus difficile et beaucoup en sortent physiquement fatigués" (p221). On peut alors s'interroger sur la réalité de ce "pardon".1.5 Une obligation de "victoire" erronéeLe paragraphe suivant semble etayer l'ensemble de l'approche de l'auteur: "Ceux qui affirment qu'un démon ne peut exercer sa domination sur une partie de la vie d'un croyant nous laissent le choix entre deux hypothèses seulement pour expliquer les problèmes auxquels nous sommes confrontés: soit c'est nous qui sommes fautifs, soit c'est Dieu. Si nous nous tenons pour responsables, nous sombrons dans le désespoir parce que nous sommes incapables de mettre fin à certains comportements. Si nous tenons Dieu pour responsable, c'est notre confiance en notre Père bienveillant qui vole en éclats. Dans un cas comme dans l'autre, nous n'avons aucune chance de remporter la victoire que la Bible nous promet" (p174). Cette perspective semble identifier la victoire promise par Dieu avec la délivrance de tout problème ("Dieu vous protégera et vous bénira, et ...il ne vous arrivera aucun mal", p198). Dans l'optique de l'auteur, c'est Satan et les démons qui sont responsables de ces problèmes, et celui-ci n'a aucune emprise sur nous dans notre nouvelle identité en Christ. Il s'ensuit que la délivrance est toujours possible par une démarche de confession et de prière. Même si ce paragraphe rejette la notion de blâme individuel, néanmoins à la longue il est sous-entendu que si quelqu'un ne connaît pas une telle "victoire", c'est qu'il n'a pas suivi la démarche prescrite et il est donc responsable quand même. La donne est faussée en réduisant les options de responsabilité pour les problèmes rencontrés à Dieu, l'individu, ou le diable. Il ne laisse pas la place pour des facteurs tels que le passé, l'environnement, les autres, ni pour les mystères de la vie où il est impossible (à défaut d'être extrêmement simpliste) et sûrement inutile de déterminer les responsabilités respectives (voir Jean 9:2-3). On se demande comment l'auteur situe ces "responsabilités" dans le cas de Job, et quel conseil il aurait donné à celui-ci pour qu'il ait "la victoire". La victoire de Job n'est-elle pas sa déclaration de confiance en Dieu malgré les problèmes rencontrés? "Je sais que mon rédempteur est vivant" (Job 19:25); "la victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi" (1 Jn 5:4); "c'est en espérance que nous sommes sauvés" (Rom 8:24). Il est à se demander si l'insistence de l'auteur, bien intentionnée mais mal fondée, sur la possibilité de voir tous les chrétiens délivrés n'est pas un rationalisation, de ses propres doutes quant à la bienveillance de Dieu - tels les amis de Job.1.6 Une attitude non biblique à SatanL'auteur s'aventure bien au-delà des données bibliques concernant Satan (par exemple, sa capacité de reprendre directement à son actif' des prières mal formulées, p32). De plus, il se vante de se moquer des attaques démoniaques "est-ce là ce que vous savez faire de mieux?", p85. Jude 8-10 nous met en garde de ne pas "injurier les gloires". Si l'archange Michael n'ose pas aller au-delà de "que l'Eternel te réprime", qui sommes-nous pour passer outre? Vers la fin du livre l'auteur recommande de ne pas entrer en conversation avec les démons, cela ne l'empêche pas de reprendre en détail un tel "entretien" et de s'en servir pour mieux comprendre la démonologie (pp96-98).2. Difficultés déontologiques2.1 La fiabilité des témoignagesLe livre est parsemé de témoignages de reconnaissance envers M. Anderson pour son ministère de délivrance. La grosse difficulté, c'est qu'on n'a pour la plupart aucun moyen de juger de la durée de ces délivrances. Nous pouvons nous réjouir de la délivance de "Sheila" de ses éruptions cutanées, de sa boulimie, de son immoralité... jusqu'à ce qu'on lise "mais tout cela s'est achevé hier" (p172). Quel responsable d'église oserait s'aventurer à proclamer une telle délivrance pour l'un des membres de son église dans de telles conditions - encore moins l'utiliser pour étayer sa pratique pastorale? Il y a une pléthore de méthodes et de moyens par lesquels les gens prétendent à un mieux-aller, même sur le plan de la guérison physique. Nous ne pouvons en juger que sur le fruit porté à terme. L'auteur fait grand cas de la conversion de "Harry", "grand-prêtre dans les hauts sphères du satanisme" (p86). Six mois après sa conversion, Anderson lui demande au cours d'un témoignage public "en vous basant sur ce que vous avez vécu "de l'autre côté", quelle est selon vous la première ligne de défense du chrétien contre l'influence démoniaque?" (p86). Dans la suite du livre les contributions apportées par "Harry" jouent un rôle important, par exemple des 'tuyaux' sur l'organisation du satanisme (p101). Ses paroles sont considérées comme étant dignes de confiance. Cependant nous apprenons qu'ayant signé avec des satanistes "un pacte stipulant qu'il ne donnerait plus son témoignage", l'auteur "n'a plus jamais entendu parler de lui" (p114). Quelle crédibilité accorder à un tel homme qui peut tout aussi bien être un déséquilibré mental, un escroc, ou les deux... et quelle crédibilité accorder à celui qui lui fait confiance de cette façon? On ne peut que constater l'écart avec la réaction d'un ancien médium spiritiste qui s'est convertie sous le ministère de Martyn Lloyd-Jones. "Lorsqu'on lui a demandé ce qu'elle pensait de l'histoire de Saül et la magicienne d'Endor, elle a baissé la tête en disant simplement 'qu'elle préférait ne plus jamais penser d'un tel mal'. L'expérience du pouvoir satanique ne peut que conduire à une vraie révulsion envers elle" (White, When the Spirit comes with power, p143).2.2 Des questions orientéesLorsqu'on interroge quelqu'un sur ses difficultés personnelles il est indispensable de ne pas mettre de mots dans la bouche de son interlocuteur. A partir de la déclaration d'une fille que la maman de son amie faisait "des choses bizarres" dans sa maison, Anderson lui demande "est-ce que ces choses bizarres faisaient intervenir des bougies et des sacrifices, avec parfois des animaux mis à mort?" et puis "est-ce qu'on vous a un jour demandé de vous déshabiller au cours de ces rituels?" (p73-74). En interrogeant de cette façon une personne psychologiquement fragile et peut-être en recherche d'attention, on peut arriver à faire admettre n'importe quoi avec comme seule base sa propre pensée.2.3 Un terrain d'abus spirituelLa négation du moi ("le Seigneur doit être sur le trône") conjugé à la nécessité d'un accompagnement pastoral dans la délivrance peut conduire à une dépendance malsaine sur la personne faisant figure d'autorité spirituelle. Les témoignages mettent mal à l'aise dans ce sens. On lit dans l'étape "la rébellion opposée à la soumission": "Nous nous porterions beaucoup mieux... si nous nous laissions juger par le message au lieu de le critiquer. [nouveau paragraphe] Se rébeller contre Dieu ne créé que des ennuis" (p197). Bien qu'il y ait une coupure, le glissement de la soumission à Dieu à la soumission au prédicateur inquiète.2.4 Une "thérapie" centrée sur la méthode et non pas sur la personneLes étapes de la délivrance sont tellement "préfabriquées" qu'on pourrait les qualifier de rites, prières toutes faites à l'appui. On explique que pour les pratiques citées dans "l'inventaire", "si quelqu'un de votre famille a touché à l'une d'elles, il vaut peut-être mieux la faire figurer sur votre liste... juste au cas où vous auriez donné une prise à Satan sans le savoir" (p189). Cette approche relève davantage de la superstition que d'une relation vivante avec Dieu. © novembre 2003 David Buick |